Remettre les Amish et les luddites au milieu du village, s'organiser, voir du spectacle.
Hello,
J’espère que vous allez bien !
Au programme, ce mois-ci : un plaidoyer pour les luddites, les Amish, et toute autre communauté brandie pour empêcher tout débat technologique, une sélection de collectifs et d’initiatives pour reprendre la main sur divers pans de nos activités numériques, et du théâtre.
« Certains pays ont des raisons économiques d’être prudents, de ne pas vouloir passer pour des luddites dans la révolution à venir de l’intelligence artificielle. » Les luddites, rappelez-vous, ce sont ces artisans britanniques qui, inquiets des effets d’innovations technologiques comme le métier à tisser sur leurs emplois, ont manifesté au tournant du XIXe siècle pour tenter de protéger leurs conditions de travail, quelque fois en brisant des équipements.
La phrase que j’ai citée plus haut, elle, est extraite d’un éditorial lu dans le Financial Times le jour même où je vous ai envoyé la dernière édition de Technoculture - vous savez, celle où je concluais qu'on ferait peut-être bien d’interdire X, sombre luddite que je suis. Citer le luddisme pour parler d’IA dans un journal anglo-saxon, c’est comme en appeler aux Amish quand on s’appelle Emmanuel Macron : ça signifie qu’on vous oppose à des groupes sociaux dépeints comme totalement réfractaires à la moindre évolution technologique, en vous refusant la possibilité de dessiner d’autres voies.
Dans la précédente édition de Technoculture, d’ailleurs, j’avais pris des précautions de style. Proposer d’interdire X, pourquoi pas… à condition d’avoir bien détaillé avant tous les arguments géopolitiques et de protection du public qui me paraissaient évidents. La vérité, réalisais-je à la lecture du FT, c’est que j’ai beau plancher au quotidien sur le sujet, je suis moi-même empêchée par cette idée selon laquelle critiquer la technologie (certains de ses développements, certaines de ses applications) reviendrait nécessairement à « passer pour une luddite », « être Amish », ou que sais-je d’autre.
Nous sommes toutes et tous empruntés, car nous nous laissons persuader que les luddites ou les Amish sont nécessairement des arriérés. Nous nous laissons convaincre que les tondeurs de draps* et les tricoteurs qui se sont organisés pour tenter de protéger leurs métiers, au tournant du XIXe siècle, sont forcément des frénétiques. Nous nous laissons mettre dans la tête que la communauté religieuse qui débat des technologies avant de les adopter (grand Dieu) est nécessairement fanatique. Nous abandonnons toute capacité réflexive car observer la course à l’IA, ou au reste des technologies, avec la possibilité de la critiquer, ce serait directement signer la mort du progrès économique.
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