🟢 Masculinistes en ligne ou masculinistes au pouvoir ?

Des mascus à la tête des entreprises et des états, une analyse écosystémique de l'IA, et nos amis les arbes.

Technoculture
7 min ⋅ 11/04/2026

Salut,

J’espère que vous allez bien.

Le mois de mars a été très chargé, de mon côté, ce qui explique la sortie tardive de cette édition de Technoculture. 
Vu les notes que j’ai collectées au gré du vent, ç’a aussi été un mois très influencé par les questions de violences de genre assistées par les technologies. Je vous propose donc de lier tout cela dans un tout que j’espère cohérent, même s’il va nous faire bondir d’un documentaire Netflix aux accents techno-patriarcalo-violents du patron de Palantir jusqu’à une ✨ astuce processus de paix ✨.

Avant qu’on s’y jette, deux rendez-vous : 

- ce samedi après-midi et surtout demain 12 avril, je suis au Forum du livre de Saint-Louis. Si vous êtes en Alsace (ou du côté de Bâle ? ou dans le Bade-Wurtemberg ?), rdv le 12 à 14 heures pour une table ronde avec Maurane Nait Mazi et Stéphanie Arc sur le thème « Friperie, tech, écologie : un pas vers la sobriété ».

- mardi 14 avril au soir, je serai à l’ENS Paris-Saclay pour une rencontre autour de l’Envers de la Tech organisée par l’association Confer’ENS (inscriptions par ici)

Accrochez-vos ceintures…

Édito

Le 11 mars, sur Netflix, est sorti Manosphere, de Louis Theroux. J’ai découvert le travail de ce journaliste gonzo en même temps que les débats soulevés par son documentaire. Je me suis convaincue de le regarder lorsque je suis tombée sur des critiques formulées sur le thème « moi, homme de gauche mûr, je vaux mieux que vous, affreux jeunes-masculinistes-violents-conservateurs ». Je comprends le sentiment, j’imagine que si l’on se sent attaqué dans sa masculinité, le documentaire puisse faire naître un sentiment d’urgence à se placer par rapport aux hommes, le plus souvent dans la vingtaine, que décrit Louis Theroux. Mais franchement, est-ce qu’on pourrait formuler des critiques plus poussées ?

Sur le documentaire lui-même, on peut noter que les femmes, pourtant objets de toutes les détestations, humiliations et entreprises de domination de ces influenceurs, les femmes sont absentes pendant les loooongues trente premières minutes de film. On peut s’interroger sur les motivations de la poignée d’entre elles finalement représentées, aussi. À les voir, j’avais envie de souffler : quel sacerdoce, que de vivre avec des types pareils ! Qu’est-ce qui les pousse à rester dans leur cercle social ? (M’est avis qu’on trouvera quelques pistes de réponses chez Léane Alestra.) On peut se moquer, aussi, du fait que la présence de la mère de l’un des personnages principaux du documentaire suffise à le faire filer doux.

Sur des logiques plus larges, on peut analyser le recours que font ces influenceurs mascu à des thèses tout à fait classiques des milieux complotistes, comme lorsqu’ils organisent l’agression d’un homme au motif absolument non démontré que celui-ci serait pédophile (?!?) On pourrait, aussi, mettre un lourd accent sur toute la logique ultra-capitaliste, la promotion de l’idéal pseudo-méritocratique et entrepreneurial qui irrigue leur manière de voir le monde, de chercher le succès (défini par l’accumulation d’argent), de faire étalage de leur richesse, pour en définitive, construire de véritables pyramides de Ponzi de la misogynie. Il y aurait, surtout, de quoi critiquer le piège de l’esthétisation du mode de vie des influenceurs masculinistes dans lequel Louis Theroux tombe finalement relativement souvent – et ne serait-ce qu’en donnant un surcroît de visibilité à des hommes qu'on ferait mieux de renvoyer dans l’oubli.

Bref, outre la lassitude de devoir m’infliger un 150e travail sur les masculinistes qui n’expliquent pas vraiment pourquoi ces derniers ont le vent en poupe (pour ce type de travail, lisez plutôt Pauline Ferrari), les retours que j’ai croisés ont aussi nourri mon étonnement devant l’absence de regard critique que certains hommes de gauche cultivent pour leurs propres réflexes virilistes. Plutôt que de jouer à « qui est le meilleur », je vous propose de lire les analyses bien plus informées de spécialistes des violences numériques de genre, qui vous informeront mieux que le documentaire de Theroux lui-même sur les risques concrets que ce type de mouvement fait peser sur les femmes et la population en général.

Si je le dis autrement, les jeux qui consistent à dire #NotAllMen ou « je suis un homme plus déconstruit que toi » ne sont que diversions. Le fond du sujet, c’est que les violences de genre (prises de manière intersectionnelle) sont fondamentalement au cœur des luttes politiques en cours. L’enjeu, c’est de construire un monde égalitaire et durable, ou bien de laisser une vision ultra-hiérarchique de la société prendre le dessus, dans la violence. Je le dis parce qu’en parallèle de ces éclats cantonnés à un documentaire, des acteurs autrement plus influents sur la scène économique, technologique et géopolitique arborent leur entreprise de guerre culturelle en bandoulière.

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Technoculture

Par Mathilde Saliou

Journaliste et autrice de L’Envers de la Tech, Ce que le numérique fait au monde (Les Pérégrines, 2025) et Technoféminisme, comment le numérique aggrave les inégalités (Grasset, 2023). J’anime le podcast Entre la chaise et le clavier.

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